L’égalité pour notre pays

Les pays du Centre ne veulent toujours pas que nous disposions pleinement de notre droit au développement. La reproduction de l’inégalité dans le développement global mondialisé, entre Centres et Périphéries, inflige à nos pays une condition subordonnée. Un capitalisme débridé, hybride et inachevé est entretenu par les tenants des centres et leurs alliés dans nos États-nation. Nous voulons contre cela, accélérer notre propre développement, parallèlement avec notre cheminement vers la fédération panafricaine et l’union libre de nos peuples. Une supranationalité qui nous imposera un renoncement partiel à notre souveraineté locale, au profit de l’unité de nos peuples, dans un État continental puissant efficace et moderne. On pourrait ainsi renégocier notre eau transfrontalière dans le sens des intérêts de nos peuples et du bien commun, en les mettant mieux au profit de notre développement collectif et hors des griffes des multinationales de l’eau.

Nos élites dirigeantes n’ont qu’une faible volonté de remettre en question l’interdépendance inégale qui ne profite qu’à leur propre reproduction et à leurs soutiens clientèles. Il n’y a pas de volonté politique, et surtout de capacité, de maîtriser le procès d’accumulation, continuellement conditionné par les relations extérieures. Certes, on peut noter un frémissement au Sénégal, de la part de l’État bourgeois et de ses coalitions hétéroclites, de contrôler ce processus- au-delà des desiderata des ajustements qui ne le permettaient guère, il n’y a pas si longtemps-. Mais ces initiatives ne contrôlent que des segments de l’État. Elles sont nettement insuffisantes pour maîtriser le procès d’accumulation. Il s’en suit une gestion de l’enlisement et une émergence incantatoire. Les rapports entre l’économique et le politique sont confisqués par des opérations invisibles et questionnables. L’attractivité́ économique est certes attestée, par une hausse des investissements directs étrangers et le tumulte des chantiers immobiliers et dans une moindre mesure d’infrastructures. Mais cette attractivité est plutôt dopée par le bradage de notre économie, et le prélèvement par prédation. Si on comptabilisait nos pertes et leurs externalités, nos recettes seraient bien supérieures à celles déclarées. Les recettes budgétaires de l’État atteindraient 6264 milliards d’après la loi de finances 2023, (dont 2345 en emprunts, selon le gouvernement). Malgré un renforcement du cadre macro-économique et une croissance estimée à 4,8% par le gouvernement, on n’en perçoit toujours pas l’impact dans la société.  Ces avancées de croissance, même avérées, demeurent en deçà de nos potentialités nationales et régionales. Il nous faut réorganiser nos rapports euroafricains, en déplaçant la frontière étriquée imposée par l’OMC et les injonctions des accords de coopération de l’UE-ACP qui perdurent malgré la fin de leurs exclusivités. Ensemble, ces ordres perpétuent le contrôle sur l’accès à nos ressources naturelles, aux technologies et notre système monétaire et financier. 

Tout pays devrait disposer d’un droit égal à se développer, et chaque Sénégalaise et Sénégalais doit disposer de l’égalité du droit au développement, au bonheur et à l’épanouissement. L’audace est de se désengager sélectivement et d’élargir la marge de manœuvre de l’État, pour assurer une maîtrise du procès de l’accumulation. Il faudra rompre avec l’intégration défavorable dans l’économie monde, et sortir de l’extraversion induite par la production de ressources naturelles et extractives. En se préoccupant des intérêts des classes populaires et laborieuses, il faudra se déconnecter le plus possible des termes et des règles défavorables de l’ordre international. Un protectionnisme de nos agricultures, industries et culture est alors impératif. Un programme de nationalisation de tous les grands leviers de l’économie est entrepris pour recouvrer tous les instruments permettant la réappropriation de notre souveraineté.  Il nous faut construire un système productif viable avec le projet sociétaire et le protéger du marché. C’est la seule façon de sortir de la gestion postcoloniale et compradore. Pour ce faire, nous devons revoir notre croyance au développement et réarticuler nos espoirs sur un autre équilibre combattant l’hégémonie de l’économie et du marché. Le développement ne peut se réduire à produire pour un marché au péril des relations sociales et de l’environnement pour perpétuer un ordre inique. Notre après-développement est articulé sur une vision holistique de l’économique, lui-même centré dans le social, l’écologique et le culturel. Sortir de la distorsion imposée par la dualité greffée par la colonialité d’une économie duale publique et privée, et revoir notre conception du travail, en vue d’une stratégie de plein emploi et de la qualité de vie.  

1) D’abord construire une économie publique, d’un État fort populaire et intègre qui sert, avec équité, des services essentiels et structure le bien commun, en veillant de façon autocentrée et décentralisée à l’héritage des générations à venir. 

2) Ensuite, structurer une économie sociale et solidaire articulée sur un réseau de coopératives et d’organisations à but non lucratif, complétant les services à la population. Arrimée à cette même structure, mais aussi ayant sa propre dynamique, une grande portion du secteur informel est aussi modernisée par l’organisation socio-économique de l’économie domestique, et la mise à niveau et certification des savoir-faire. Ici il s’agit des biens et services ciblant la famille, les ménages et réarticulant autant les petits échanges que les valeurs d’usage et le bénévolat. 

3) Et enfin, en jonction avec cette économie domestique, soutenir une économie privée qui n’a pas comme seule vocation le profit, mais aussi de soutenir l’effort patriotique de développement interne et de préférence nationale à l’extérieur. 

L’augmentation des biens publics souverains. 

Le secteur bancaire devra inclure un pôle bancaire public rendant possible l’accès au crédit garanti par l’État, aux entreprises et aux ménages. La centralisation du surplus est accrue dans le domaine national, s’associant au capital privé national et international. Dans ce dernier, la diversification des partenaires et une emphase sud-sud seront privilégiées. Dans la perspective de l’exploitation gazière et pétrolière responsable, un fonds souverain sera créé pour les générations futures. 

Une renégociation de l’enjeu de l’Éco, monnaie régionale (avec le Nigéria et le Ghana) sera déterminée avec comme option la sortie intégrale du Franc CFA et sinon l’hypothèse de la monnaie sénégalaise. Il ne saurait y avoir de monnaie commune, sans unification politique. Cet élargissement de notre souveraineté se fait, en autonomie collective, avec les formations sociales partenaires et voisines. 

Des plans perspectifs généraux dresseront, dans le programme systématique de croissance et de redistribution, les détails des visées ajustées aux besoins et capacités de la société. 

Un acte fort et souverain sera l’audit de notre dette dont plus de 80% sont libellés en devises étrangères. Il pourrait conduire à l’annulation et la répudiation unilatérales d’une portion illégitime de son volume.

 Notre dette, juste avant le Covid, était déjà à un niveau qui est le plus élevé des  20 dernières années. Pour un pays qui a bénéficié de surcroît d’importants allégements de dette, c’est déplorable. Les régimes qui se sont succédé ont démesurément endetté les générations à venir, avec leur politique d’ouverture néolibérale et la croissance de la précarité. Nous consacrons de grandes parts de notre budget à rembourser une dette souvent questionnable. Le service de la dette serait de 1693,9 milliards FCFA (amortissement de la dette, 1269,6 milliards et charge-d ’intérêt- de la dette 424,3 milliards). Le niveau per capita de la dette globale dépasse largement le demi-million de F CFA, ce qui est lourd au prorata du revenu de nos ménages. Si notre dette est clamée viable par nos autorités, nous frisons le surendettement et on est loin de la souveraineté budgétaire. Rapporté au PIB, l’encours de la dette publique ne cesse de croître fortement d’année en année. Si on se fie au projet de loi de finances, le Sénégal rembourserait 432 milliards de FCFA en 2023, soit une hausse de 74,3 milliards FCFA en valeur absolue et 21,24 % en valeur relative. ‘L’encours de la dette intérieure se chiffrerait, en fin juin 2022, à 3250 milliards’. 

Le profil de risque de notre ratio d’endettement demeure à la limite du soutenable, avec des dépenses improductives et parfois hasardeuses. La dette de l’administration est de l’ordre de 11 326 milliards F CFA, les dépenses de personnel sont de l’ordre de 1037 milliards de F CFA en 2022 et cette masse salariale est  budgétisée à 1273 milliards pour 2023. L’endettement a servi une  forte croissance et des dépenses en infrastructures qui n’ont pas généré ce fameux secteur privé dynamique pourvoyeur de prospérité et d’emplois. Il s’agit plutôt d’un modèle libéral bureaucratique qui fait la part belle au secteur privé local et étranger, le seul qui ait vraiment bénéficié des marchés dérégulés en faveur du capital. 

Le bloc social hégémonique perpétuant ce projet à l’échelle globale est constitué par le capital oligopolistique financier mondialisé qui ne peut être contesté par son subalterne, la bourgeoisie compradorisée.  Cette dernière s’ingénie à se reproduire par ces conventions de financement de dette et par la rente dont sa survie dépend. Donc il ne reste au Plan Sénégal Émergent qu’à perdurer dans la perfusion des politiques d’austérité du FMI. Ce dernier, même s’il constate qu’il n’y a guère eu de transformation structurelle de notre économie, consentira à cette gestion de l’enlisement qui le garde architecte de notre économie via la BCEAO, puisque nous ne pouvons sortir du cycle défavorable de déficit budgétaire et de financement extérieur en devises.

L’économie de la dette a même pénétré, par la microfinance et ses violences, les mœurs sociales et nos strates les plus démunies. Cette microfinance n’est ni lutte contre la pauvreté ni amélioration des conditions de vie, mais une économie du business comme une autre.  

Des mesures structurelles doivent être entreprises sur les mouvements de capitaux, le commerce extérieur, la socialisation des banques. Une meilleure imposition des contrôles des changes. Un audit de la dette pour débusquer les dettes odieuses et justifier leur radiation. Une réforme fiscale radicale pourrait renflouer les recettes fiscales, par un impôt sur les grandes entreprises privées nationales et étrangères. Ainsi faisant, être capable de mieux répondre aux demandes sociales et au maintien et à l’amélioration des infrastructures de base. Une baisse des taux d’intérêt pour stimuler la croissance. Une meilleure gestion de nos importations privilégiant davantage nos masses plutôt que nos élites. Une politique agricole et industrielle de substitutions aux importations pour satisfaire nos besoins socio-économiques dans la durabilité et le respect de l’environnement. Sans reconquête de notre souveraineté face à la finance internationale et du fait de notre incapacité d’user de ces sortes d’incitations à partir de notre propre monnaie, nous demeurons exposés à l’amoncellement de dettes.

 

 

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