Dans notre imaginaire collectif, nous sommes des bouts de bois de Dieu (ñun ñépë ay tofo la ñu). Tous les citoyens et citoyennes de ce pays doivent disposer des mêmes droits et de la préservation de leur dignité, dans le cadre d’un État responsable. L’État est garant et défenseur de l’accès à ces droits et superviseur des devoirs. Même lorsque ces droits ou ces réalités existent, bien des devoirs font défaut et des obstacles à leur poursuite sont entretenus. D’une part, traditionnellement, culturellement et religieusement, des franges entières de la société considèrent l’inégalité légitime, issue d’une destinée, de la chance ou d’une lignée.
D’autres obstacles plus modernes existent. Ils proviennent de l’État lui-même, de l’inertie et des blocages des aisés et nantis, s’opposant à la redistribution, car n’envisageant que la charité, ou de sélectifs et occasionnels filets sociaux. La corruption, par les corrupteurs, les corrompus et ceux qui se résignent à y recourir pour des services et des opportunités autrement inaccessibles, aggrave la spirale d’inégalités.
D’une part, le mal-développement et la prédation de castes politiques et coteries organisées accaparent les richesses destinées à la multitude et exacerbent la paupérisation et le sous-développement. Ce dernier est le plus grand obstacle pour organiser l’ordonnancement équitable des opportunités. Il y a paradoxalement trop souvent, face à ces inégalités, la conception de gens modestes, fatalistes, résignés et récalcitrants à s’organiser, pour défaire l’ordre du monde.
D’autre part, en la matière, les progrès et réalisations avérées et réussies des gouvernants demeurent insuffisants face aux défis de l’heure et à la demande sociale.
Nous avons tous et toutes le droit d’exercer nos droits humains et libertés, sur un pied d’égalité, et les conditions d’équité doivent être réunies pour cela. Nous nous engageons à assurer, par l’équité du traitement, que les individus puissent disposer des meilleures conditions sur la ligne de départ et tout au long de leur existence. Nous nous engageons à faire, tous les efforts possibles pour lever les obstacles à leur épanouissement. Étre égal-e en dignité et en valeur n’est pas pour autant la promotion de la passivité et l’assistance, ni la promotion de la méritocratie.
Notre conception de l’égalité fait appel à la responsabilité individuelle et citoyenne, dès l’enfance, dès l’adolescence, tenant compte de la différente agentivité, du talent inné ou acquis ou du niveau d’engagement et d’abnégation de chacune et chacun. Chaque individu est singulier et importe pour notre conception du rôle de l’État et comment ses services doivent personnaliser ses politiques publiques. L’État doit tout faire pour développer l’autonomie, en fournissant au citoyen tout ce qui la permettra.
Il y aura un guichet unique informatisé pour les transactions fiscales, les amendes, les allocations, les services médicaux et scolaires, l’assurance médicament. Chaque individu y est répertorié par son numéro d’identification nationale, dès sa naissance. Il devient aussi son numéro d’assurance sociale, aux fins de l’emploi, des services à recevoir et de la fiscalité, de la retraite, mais aussi de l’évaluation de la conduite civique. L’assistance publique ne doit pas générer la passivité et la dépendance, car toutes et toutes les citoyen-nes majeur-es et valides payeront l’impôt proportionnellement à leur revenu et travail, ou contribueront par un labeur approprié.

En veillant à l’épanouissement de chaque singularité, l’État redistributeur mise sur les capabilités de chacune et chacun. Il n’est pas au service de la pauvreté, mais bien de toute la communauté, dans laquelle son ordonnancement agit sur les inégalités. Ce service est cher, mais en vaut la peine, car il sera socio-économiquement légitime et rentable. Le citoyen et la citoyenne, redevables, doivent s’investir obligatoirement dans la construction de la nation et de la cité. L’élévation de l’esprit patriotique et citoyen ne sera pas du goût des inévitables parasites. Chaque individu certes veille à son intérêt personnel, et beaucoup sont égoïstes. Certes les usagers du social peuvent abuser de l’assistance publique. Les décideurs et exécutants de l’État doivent donner l’exemple et ne pas être indifférents à la condition des modestes et des indigents. Les modèles de civisme doivent être reconnus et récompensés, afin que la corruption et l’oisiveté stérile s’estompent. Ici il n’y a pas que des droits, mais surtout des devoirs. Nous sommes plus que des individus, et devons être égales et égaux, comme concitoyennes et concitoyens. Autant que dans le commensal, ce sera le partage du bien commun et des devoirs dans la construction de notre pays et de notre continent commun. Construire ensemble, réparer ensemble, soulager ensemble, s’entraider dans les épreuves, comme dans la joie. Recréer le lien social et patriotique peut sembler illusoire lorsque les quartiers se ferment, que s’érigent les barricades de l’individualisme bourgeois et ses aires d’opulence protégées, et quand sont reclus les indigents. Pourtant, c’est tout le sens de notre Teranga. Pour recevoir l’autre, comme on souhaiterait être reçu, il faut disposer de quoi partager en dignité, réactiver l’altruisme, la cohésion, le commensal et le désintéressement. Il nous faut sans complexe ni narcissisme nostalgique recouvrer et redéployer ce qui fait notre africanité, l’empathie, la tolérance des autres et des croyances, la xénophilie, l’optimisme et ne pas avoir peur du lendemain, privilégier l’être sur l’avoir…
L’engagement de toutes et tous dans la cité fonctionne quand les privilèges de quelques-uns, les passe-droits, la fraude, le favoritisme, le népotisme et la corruption sont empêchés par la régulation intègre. En veillant à la liberté et à la dignité citoyenne, les obligations de toutes et tous correspondent à une logique de réciprocité dans le vivre ensemble. L’individualisation au service de soi et de la communauté doit être encadrée. Il y aura une juridiction transparente et indépendante contre l’arbitraire possible de l’État et ses travailleurs sociaux et permettant le recours par la médiation. L’équilibre entre les justes droits collectifs et sociaux et le traitement particulier et attentionné de chaque individu sera la règle. Par exemple, nous devrons garantir la fiabilité de l’approvisionnement équitable en eau potable, comme les innovations visant à soutenir sa gestion, en dehors de toute pénibilité pour y accéder, sans diminuer la capacité des générations actuelles et futures à mieux bénéficier de cette ressource fragile.
Une meilleure répartition des richesses produites et à produire est possible et relève des droits, mécanismes et institutions dont l’État-nation fort se dote. Pour cela, il faut sortir, entre autres, de la déprime sociale occasionnée par la dépravation morale d’une société capitaliste hybride, de l’inégalité, de la violence, du machisme et du sexisme, de l’obscurantisme, du pillage du bien commun et de la compradorisation.

Ainsi, des sommes importantes peuvent être dégagées pour l’État endogène et participatif. L’impôt progressif sur les sociétés et les fortunes (impôt ponctuel sur les 1000 à 10000 personnes les plus riches, de l’ordre de 3,6 % pour les actifs détenus au Sénégal et 5,5 % pour les actifs détenus à l’extérieur); l’impôt sur les successions; l’impôt sur les revenus, y compris dans le secteur informel à régulariser, la récupération des patrimoines illicites; la nationalisation, la rectification des redevances et la réaffectation des ressources nationales. Ces sommes colossales permettront d’assurer des montants substantiels aux allocations de bien-être social, au service et subventions aux microentreprises, au relèvement du salaire minimum et des allocations de retraite, au revenu de base, à l’égalisation des salaires hommes-femmes et même à un fonds minimal de dotation.
Une fois le rythme de croissance à deux chiffres atteint, sera accessible un fonds national de dotation garanti pour le logement, l’entreprise à vocation sociale et la pension de vieillesse. Ce serait un patrimoine minimal garanti par l’État à l’âge de 35 ans pour toute citoyenne ou citoyen qui n’aura pas la chance de disposer d’un héritage successoral. La majorité de notre population ne dispose que des dettes ou ne possède rien. C’est à ce prix que s’instaure la société de l’égalité, là où le travail libère, et se libère, et là où on démarchandise les biens et services fondamentaux (santé, éducation, eau, énergie, environnement sain, transport, culture). Ces mesures d’ajustement sociales rééquilibrent les rapports de force.
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