Mise en Contexte 

La gauche au Sénégal a joué un rôle historique majeur dans la construction de l’État-nation et l’évolution progressiste des consciences politiques en Afrique. Certaines de ses franges ou élites ont fait des compromis, d’autres des compromissions, d’autres n’ont pas dérogé à leur principe, et ont été marginalisées et se sentent incomprises. La gauche sénégalaise, au fil des ans, a centré ses efforts sur le contenant, soit principalement la bataille du regroupement et l’effort d’unification autour de la démocratie représentative et des joutes électorales. Des coalitions électorales sont advenues, ont perduré ou pas. Nous avons diversement contribué à faire élire les présidents et n’avons pas pu réellement gouverner à gauche, y compris même dans les deux décennies d’indépendance où le régime était éphémèrement socialisant. Au fil du temps, beaucoup de nos membres se sont retrouvés au sommet de l’État et dans l’administration, d’autres se sont recyclés au niveau syndical ou dans les organisations de la société civile. Tous les partis de gauche se sont épuisés ou ont été fragmentés. Généralement, il y a eu un recul face aux forces du marché, désormais à un stade de centralisation et de concentration du capital inusité grâce à l’ouverture libérale mondialisée, avec son mythe, de tout vendre, et vivre pour consommer, et si possible le plus individuellement! Ainsi à gauche, il y a eu progressivement un renoncement aux enjeux fondamentaux de projet de société. D’ailleurs, même s’ils sont rarement énoncés sous la forme de programmes, ils passent inaperçus, tellement d’immenses franges sociales dans la société, pourtant concernées, sont pour les unes dans la dépolitisation, ou le court terme, voire la survie, les autres dans une conscience politique éveillée, mais, engluée dans le brouhaha politique, médiatique et culturel. 

Mais comment en est-on arrivé là?

Le Sénégal a connu un début d’indépendance chaotique, échouant sur son épisode confédéral et sombrant dans une violence inouïe peu relatée dans l’histoire officielle.  Sans être chronique, cette violence de l’État et de la rue survient sporadiquement lors d’épisodes électoraux sanglants qu’une culture d’impunité et divers mécanismes de régulation sociale contiennent laborieusement. Cette spirale violente détonne avec l’apparente civilité de la société. Cette dernière s’accoutume mal des invectives et joutes qu’amplifient les médias sociaux. L’exaspération et la frustration d’une jeunesse défavorisée et relativement manipulable rendent chaque épisode électoral dangereux pour l’équilibre national, compte tenu de la fragilité du pays. 

En effet le Sénégal a été le premier pays subsaharien à subir les ajustements structurels dès 1980. Les déséquilibres structurels n’ont pas été redressés. L’épisode qui a supplanté le régime socialisant, dans les années 90, a permis aux libéraux d’amplifier les tendances au négoce sous-jacentes dans la société et à créer une société de marché débridée, à l’affairisme dynamique. Dans ces circonstances, la coalition nationale-libérale au pouvoir est principalement articulée sur une alliance présidentielle et des factions associées. La coalition ne remet pas en question ce désordre économique et s’évertue au capitalisme d’État. La sphère économique est constamment soumise à des impératifs d’une autre nature que la recherche de l’efficacité économique, succombant parfois à la prédation de l’économie rentière. Le régime ne peut fonctionner non plus sans perfusion extérieure et alignement sur les desiderata des pays dominants. Il a des tendances patrimonialistes, alliant paradoxalement des franges compradores et nationalistes. Le régime a réussi à coopter une intelligentsia, aux inclinaisons patriotiques et même au discours gauchisant, convaincue de s’allier tactiquement aux néo-libéraux qu’ils prétendent convaincre de préserver des réformes nationalistes et des filets sociaux. 

De nouveaux acteurs s’articulent sur de nouveaux segments du capital, plus proches des nouvelles formes d’accès au capital étranger et local issues de l’ère des ajustements structurels. Il y a désormais davantage de membres du pouvoir d’État recyclés dans les entreprises. Mais plus subtilement, il y a aussi à l’instar du privé, au sein de la haute bureaucratie, un noyau d’experts et de cadres souvent en charge de la négociation, de l’évaluation ou de la mise en œuvre des programmes, qui ont, en amont et en aval d’eux, une foule de bénéficiaires et de courtiers. C’est l’expertocratie. Elle peut discourir à l’instar de la rhétorique de la Banque mondiale, elle côtoie les consultants, voire dispose, du même statut et tente de se démarquer des circuits d’accumulation étatiques forgés dans la phase néocoloniale. Ne disposant pas des moyens de la reproduction technologique, mais possédant le savoir-faire managérial, les ‘expertocrates’ sont parmi les seuls capables de décrypter les nouvelles formes d’accumulation possibles, ce qui les rend attrayants et stratégiques pour la Banque Mondiale, le FMI, le bloc de l’OCDE, voire même les coopérations bilatérales majeures, mais aussi pour certains paliers plus occultes de l’État tentant de les utiliser pour l’enrichissement illicite. En charge de projets et programmes, ces nouvelles strates pilotent au sein de l’État et de la société de véritables enclaves où toute une hiérarchie de cadres et d’agents dépend d’eux. Si certains membres de cette élite ne répondent pas aux tentations prédatrices, d’autres y sont soumis, d’autant qu’ils sont favorisés par de nouvelles règles du jeu qui leur sont intelligibles. La réponse à la question de savoir si cette frange constitue une masse critique, à même de remplacer la couche dite patrimonialiste ou compradore, ou à se substituer complètement au pouvoir d’État semble prématurée, alors qu’il n’est pas exclu que se forgent des alliances, et des clivages. On distingue dans le régime au pouvoir d’autres réseaux multiples, structurés culturellement autour des possibilités de captation de rentes et/ou de reproduction électoraliste du pouvoir politique. 

Ces groupes et coteries bénéficiant de l’accès exclusif et prioritaire au foncier, au marché des capitaux, aux mécanismes d’endettement, aux avantages de l’État et de l’influence extérieure ne se laisseront pas prendre facilement et sans résistance leurs privilèges. Le pillage des ressources naturelles de l’Afrique, qu’impose le modèle de consommation gaspilleuse au bénéfice exclusif des opulents, anéantit tout développement durable pour nos peuplesCe régime, qui cherche à perdurer, est déjà en décadence et son impopularité est avérée alors que des résistances éparses s’organisent. Il faut qu’elles se conjuguent, afin de s’ingénier à la transformation graduelle du pouvoir, pour qu’il soit l’outil des majorités laborieuses et autres opprimés de l’ordre local. Autrement, le régime a la capacité de se reproduire, en plus de sa capacité d’instrumentaliser les pouvoirs  judiciaire et parlementaire. Seule une prise de pouvoir pacifique et fermement démocratique pourrait éviter une confrontation sanglante, incompatible avec la vulnérabilité géopolitique de notre sous-région.

L’arène politique, où tout semble se jouer, est souvent inutilement bavarde et superficielle. Elle a peu de prise sur le réel, qu’elle biaise et élude et offre parfois des spectacles dégradant notre démocratie fragile. 

On note une religiosité croissante de l’espace public et politique, qui y revendique ou non la participation des religieux ou un recul de la laïcité. La croyance sociale répandue du déterminisme divin et la conviction de certains, que les valeurs religieuses et culturalistes solutionneront l’échec du développement, cultivent cette inclinaison au sein du peuple et de quelques dirigeants. Ceci n’est pas propre au Sénégal, on observe ce phénomène démagogique dans plusieurs formations sociales frappées par la crise du capitalisme et la crise de sens. Compte tenu de la dynamique qui s’aggrave au Sahel, avec le fondamentalisme et le djihadisme, notre islam et notre chrétienté syncrétiques africaines, voire notre République, sont en danger. 

Cette tension amplifie les enjeux politiques dans l’information. Trop de médias, de médias sociaux et de faiseurs d’opinions polluent l’espace public, supputant sur les désaccords politiques, les crises diverses et les nombreux scandales judiciaires et financiers. On y lit souvent des discours moralistes et autres sermons manichéens, substitués à l’analyse de la réalité scientifique de notre formation sociale. Cela nourrit la violence sourde qui s’épanche parfois par des propos ou des actions qui dégénèrent et irradient toute la société. Elle trouve dans l’exaspération et l’indocilité légitimes d’une partie de la jeunesse un réceptacle au potentiel explosif. Tout cela se traduit par une désinformation et une désaffection de la politique réelle, ou par un activisme intempestif. On remarque un manque de discernement de bien des citoyen-nes sur ce qui est désormais de gauche ou de droite, quoique cela résulte beaucoup de la prétendue realpolitik qu’a longtemps animé la dépolitisation du néo-libéralisme. 

La sortie de crise de la pandémie de Covid demeure difficile. Le sang coule désormais impunément dans les joutes pré-électorales et constitutionnelles. Les acquis démocratiques gagnés de haute lutte sont contrariés. La paix et la stabilité exigent la violence légitime crient les uns. Les autres déplorent la confiscation des libertés publiques et la violence du régime. D’autres abusent de ces libertés pour faire advenir un ordre qui répugne à la démocratie. En somme de ce qui précède, beaucoup considèrent que la République est en danger, et d’autres que c’est cette dernière qui est désormais dangereuse.

Malgré une certaine érosion, les valeurs de gauche, comme les valeurs éthiques d’ailleurs, persistent néanmoins au sein du peuple. Les idéologies de gauche semblent plus perceptibles chez les personnes âgées qui les ont vécues. Beaucoup de jeunes ignorent conceptuellement les valeurs et les projets de gauche. Parmi ceux engagés beaucoup s’activent et s’échinent à faire la politique autrement et principalement par le canal de la communication ou simplement animés de leur colère légitime, en bravant l’autorité dans la rue. Abandonnées par l’absence de projet de société cohérent et palpable des tenants du pouvoir d’État, des masses importantes de notre peuple vivotent, se débrouillent, impuissantes et dépassées par l’ampleur multiforme des problèmes. Ainsi, la dépossession des paysanneries demeure la forme de paupérisation la plus grande. Elle fait basculer dans l’économie informelle les forces vives de la nation. 

Au Sénégal, la société de négoce a pris des proportions énormes, faisant tomber dans le mercantilisme des strates entières de producteurs, ruraux ou non, diplômés comme membres du lumpenprolétariat. Ils œuvrent dans le pays et à l’extérieur, en réseaux diasporiques sophistiqués. L’économie informelle y domine, mais ne peut absorber les 300 000 demandeurs d’emplois qui arrivent chaque année sur le marché du travail. En valeur ajoutée, ce secteur dit informel contribue pour plus de 3000 milliards à l’économie nationale, même s’il est dans sa vaste majorité composé d’emplois précaires, sous-payés et ne disposant pas des services sociaux.  Cette économie informelle est tournée vers les produits de la modernité, la satisfaction d’une consommation par le recyclage ou le bas de gamme importé, mais fournissant, à défaut de mieux, les demandes et l’emploi de l’essentiel de la population. La forme précapitaliste se caractérise par la transformation domestique familiale ou individuelle, la petite production, la petite industrie, la transformation et transaction marchande communautaire, périurbaine et religieuse; la petite distribution ou le stockage de l’économie du container

L’État laisse faire avec un grand laxisme cette économie de la débrouille, signe aussi de son propre échec, taxant là où il le peut et laissant s’installer et croître une corruption endémique, dont il est aussi l’épicentre, avec des scandales récurrents qui défrayent la chronique. 

Les différents régimes politiques qui se sont succédé vivent des perfusions de l’aide internationale et du bradage des pans utiles de l’économie, des immobilisations foncières et du bâtiment et de diverses captations élaborées de rentes. Le boom immobilier dans la capitale illustre combien les terrains, au prix du marché, défiant toute logique économique, sont 15 fois plus chers qu’en 1990, alors que les logements locatifs sont de moins accessibles et doivent abriter plus de 42% des habitants de la capitale.

Toutes ces réalités, parmi tant d’autres, sont des terreaux improductifs pour des forces de gauche. Il y a aujourd’hui un certain esseulement, une confusion et  une dispersion des forces progressistes. Une partie de notre jeunesse, exaspérée et sans horizon, gronde et se décline en variantes politisées ou non. Peu parmi ces jeunes sont organisés au sein de forces politiques progressistes. On note une effervescence et un engouement pour la résistance de milliers de jeunes contre le régime en place. Quoique beaucoup soient lucides, on peut interroger leur discernement politique à ne pas se laisser capturer par les populismes et culturalismes. 

On remarque, de l’autre côté, un regroupement de certaines forces de gauche, en blocs coalisés, au niveau du pouvoir, comme de l’opposition. Il y a aussi sporadiquement de multiples efforts de certains partis et individus pour favoriser une convergence de ces forces à chaque prélude électoral. Dans l’ensemble, on pourrait encore mieux faire, pas seulement pour le contenant, mais surtout pour le contenu. 

Mais comment reconstruire une politique progressiste et citoyenne, à partir d’une offre susceptible de faire converger les revendications de mouvements fragmentés et parfois divergents? 

Il revient aux militants, aux citoyennes et citoyens engagé-es, face à l’action parfois défaillante des dirigeant-es, de mettre la pression afin de façonner le message progressiste. La gauche, dans notre entendement, s’inscrit dans le combat donnant à la démocratie son sens émancipateur et affirmant les droits humains et du citoyen, les droits sociaux individuels et collectifs, les droits à la maîtrise sociale du système économique.  Dans le contexte du Sénégal actuel, construire la gauche alternative exige, pragmatiquement, que l’on développe pour l’instant des stratégies principalement autour du centre gauche avec le maximum de forces politiques et populaires se réclamant du progrès social. Avec minimalement toutes les forces et tous les mouvements sociaux engagés contre le néo-libéralisme, contre l’impérialisme, et dans une perspective panafricaine en faveur d’avancées démocratiques et populaires, du progrès dans la libération des femmes et dans le respect des exigences d’une gestion écologique viable de la terre.

 Seen Égal-e – Seen Égalité s’inscrit dans cette dynamique d’organiser les aspirations des classes populaires, pour circonscrire et renverser les pouvoirs dominants qui empêchent leur concrétisation. La plupart des partis politiques ayant renoncé à la formation politique de leurs membres, il est retenu de garder ce document le plus accessible possible. 

Ceci est un outil à opérationnaliser principalement par nos travailleuses, nos travailleurs, nos sans -emplois, notre jeunesse.  Cette jeunesse consciente qui perpétue les espérances de générations qui n’ont pas pu définitivement abattre l’injustice sociale et l’ordre impérialiste et néo-colonial. Nous escomptons ensemble faire reculer les bornes de l’idéalisme, de l’ignorance et de l’adhésion à des illusions passéistes obscurantistes et ethnicistes.  L’exigence est d’assurer la démocratisation de la société et la socialisation de la gestion économique. Le renforcement progressif de la convergence, dans la diversité, exige la tolérance et la conciliation. Il nous faut, avec l’esprit de discernement, armé-es de science de culture et d’altruisme empathique, dégager l’horizon pour esquisser les fondements d’un projet de société progressiste viable et enviable pour la multitude. Revisiter et vivifier les valeurs qui fondent la gauche, au-delà du discours ou du label, en se fondant sur la praxis. Entre autres la pratique de l’altruisme, la solidarité avec les opprimés, l’égalité à tous les niveaux, le refus de l’exploitation, de l’oppression et de l’injustice; l’élan pour le progrès social, la laïcité, la liberté, la conscience révolutionnaire…Ainsi nous parviendrons à assainir le projet politique et esquisser et mettre en œuvre ensemble un projet de société.

Nous continuons à résister et à nous organiser consensuellement pour construire ensemble l’histoire. L’histoire d’aujourd’hui est celle d’une terre en danger. Elle est affectée par l’impact de la crise multidimensionnelle issue de la crise du capitalisme impérialiste des oligopoles. Le basculement du monde se manifeste par une crise multiforme, sanitaire, économique, climatique, militaire et de sens… La reprise économique sera donc morose et on peut tabler sur une croissance mondiale de 3%, moyenne probable attendue sur les cinq prochaines années. La pénurie de financements, le surendettement, l’inflation et les réponses des bailleurs, par le durcissement des politiques monétaires et un relèvement des taux d’intérêt, plaident tous pour un sursaut de notre souveraineté.  Sortir de l’impasse, dominée par le capitalisme des oligopoles (et de son régime mondial de la peur et de l’insécurité, incapable d’imaginer la paix que comme l’ordre entre deux guerres), impose des réponses originales et audacieuses. Elles doivent allier simultanément, démocratisation de la société et progrès social. 

Pour ce faire, il faut s’opposer aux intérêts socio-économiques que défend et représente le régime en place. Ce dernier est issu du mode néocolonial de croissance et qui a agi, longtemps, dans le sillage de l’administrateur colonial, du tirailleur et même du fossoyeur des initiatives panafricaines. Les mœurs dans le pays ont été érodées par les comportements ostentatoires, les excès de ceux qui possèdent et leurs imitateurs et qu’amplifie l’internet voyeur. Le social-narcissisme, l’apparence et l’invective ont chassé la pudeur et le suturë. L’impunité persiste là où, d’évidence, il fallait sévir.  Le Sénégal n’a pas de problème de carence de textes, mais il souffre d’un manque sélectif de volonté politique de les appliquer. C’est le visage du mirage démocratique sénégalais. Une culture politique, ancienne et rétive, permet néanmoins une relative organisation démocratique des forces et une libre expression difficile à bâillonner.

La lutte des forces de gauche de nos micro-États impose donc l’organisation des revendications des classes populaires, pour contenir, et si possible, renverser les pouvoirs locaux des oligopoles de la triade impérialiste. L’objectif est l’État panafricain fédéral, du moins régional.

La nécessité du renouveau passe par la lutte contre l’amnésie quasi collective de l’Histoire concrète de l’Afrique et de sa diaspora, et exige de s’interposer contre l’ignorance, les diversions et la médiocrité entretenues. C’est aussi un sursaut nécessaire, tirant les leçons des luttes anti-impérialistes et de décolonisation, de l’expropriation écologique, des indépendances négociées et des luttes de libération nationale, des luttes pour les droits des femmes, les droits civils et politiques et contre l’impunité et enfin de l’échec du panafricanisme institutionnaliste. C’est donc admettre le caractère toujours inachevé de la libération totale de l’Afrique et de ses diasporas. 

Armés de cette conscience, comme tous les peuples et individus, nous aspirons à être libres et égaux et à disposer équitablement d’une vie digne et heureuse. Nous escomptons, à notre échelle de formation sociale, contribuer à un renouveau de la pensée et de la praxis panafricaine critiques.